Neuroplastique

Longtemps les scientifiques ont cru que le cerveau, une fois mature, se caractérisait par la stabilité de ses connexions, jugées immuables. Les preuves de la neuroplasticité s’étaient pourtant multipliées depuis plusieurs millions de milliard de synapses.

Il fût admis que la modification à long terme de l’efficacité de la transmission synaptique était la base cellulaire de la mémoire et de l’apprentissage, dont dépendait cruellement la survie de l’espèce humaine : à l’ère anthropocène se révélaient inadaptés de nombreux comportements prédateurs acquis au cours de plusieurs milliards d’années d’évolution.

Des neuroplasticiens tentaient d’accélérer la transformation de leur connectome. Ces précurseurs prenaient soin de leur sommeil, pratiquaient une activité sportive, favorisaient échanges et partage, se préservaient des psychotropes toxiques, évitaient les pollutions visuelles et sonores, s’entraînaient à pleinement ressentir le présent, s’imprégnaient d’éphémères émerveillements.

Restait l’inexplicable lenteur. — L’ampleur et la vitesse des modifications observées chez les praticiens plafonnait malgré la valorisation socio-culturelle, les catalyseurs moléculaires, les expositions électromagnétiques, les traductions de philosophies ancestrales ou le simple espoir persistant. Une vie entière pourrait ne pas suffire à maîtriser sa propre plasticité neuronale, alors on essayait d’apprécier jusque la lenteur du chemin.

D’après « Écrire avec Kafka : les quatre versions de Prométhée », proposition d’écriture par François Bon 

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Crawler Refactoring

D’habitude, ici il fait nuit. Quand c’est fermé pas de fenêtre. Normalement il n’y aurait personne.  Dessous, 3 étages de parking et garages.

Le matin, l’essaim métallique s’est déversé entre les travaux estivaux dans le lent grouillement des artères de la ville. La Bibliothèque s’éloigne par la rue de Tolbiac ou Joseph Kessel, l’avenue de France ou d’Italie, de Choisy ou des Gobelins. Les véhicules diurnes rentreront le soir. Les amples réverbérations Doppler contre le béton nu distordent les repères sonores. Nervosité, triomphe, stress, soif ou fatigue? Les feulements nocturnes ponctueront en contrepoint, mais on reconnaîtra toujours l’illusion de sécurité à l’arrivée au refuge.

 

C’est très simple : nous avons imaginé un programme scrutant internet à la recherche d’incongruences pertinentes, plutôt que de redondances dominantes. Nous savions que l’exécution de ce code nécessiterait une puissance de calcul que nous ne pouvions pas nous offrir. Il fallait propager le programme. Un banal cheval de Troie contribuerait à libérer la capacité de calcul nécessaire et notre baie suffirait à recueillir les résultats.

Il n’y a plus de courant, pas souvent de lumière électrique : un écran sur batterie, la lueur d’un porte-clés à dynamo et surtout au fond la grande armoire métallique. Une lampe torche est oubliée à un clou à l’entrée.

 

Elle me parle d’un éclat de couleur improbable dans le vert d’un de ses iris. Ma plongée dans ses yeux, juste à côté du regard, lui fait simuler une gêne sous un sourire un peu moqueur. « Hé, Arrête! »

Son visage change très vite. D’une expressivité débordante de fraîcheur, son polymorphisme me trouble. Très vite, les caractères manquent pour décrire ou interpréter. Continuer juste à percevoir. Ce n’est pas photogénique. Ses cheveux changent de longueur ou de couleur sans rien laisser transparaître.  Il faudrait repasser ça au ralenti. Même toute seule face à la glace, je doute qu’elle parvienne à faire ralentir son visage.

« Tu veux un café ? » Elle verse le jus noir du thermos, sans rien lâcher du regard. Elle en inspire l’odeur. Puis son visage entier écoute, accompagnant mes réponses par de minuscules mouvements d’approbation ou d’encouragement. C’est tellement agréable qu’on ne se demande pas si elle surjoue mais pourquoi elle donne tant.

A nul moment, je n’ai pu saisir son visage solitaire, sa rare et brève apparition. En tension quand il part dans la dureté, trou noir quand il remonte à la surface. Ne pas l’interpeller, compatir ou avoir déjà fui : les répliques  se mélangent, se propagent, puis s’éloigneront en une déshybridation élégante et sans prétention.

Je vais aller faire un tour, le temps qu’elle finisse son sac. Je me lève. Elle m’attire par la taille. Elle colle sa joue contre mon torse.  Son souffle et sa bouche sont chauds. Je ne distingue plus son visage surcodé, je sens.

Elle dit finalement : « je repasse dans 5 semaines, c’est pas long ». Elle me montre son passeport en minaudant la fille qui n’assume pas sa photo de permis. Mais dessus ce n’est pas elle, elle prépare quelque chose. Je lève les yeux, elle se rince la tête avec ma bouteille d’eau, se sèche avec ma chemise et pose d’une main sûre ses deux traits d’eye-liner.

Puis elle se sauve, fait un dernier signe en sortant et descend la porte. Fondu au noir. Par précaution ou délicatesse, l’éclat de couleur dans son iris restera donc pour moi un détail invisible, mais constant. Je suppose qu’il existe, et ça ouvre une brèche.

 

Nous avons donc laissé tourner le programme une semaine, puis lancé l’instruction d’archivage des données recueillies. Les résultats de cette première itération n’étaient pas satisfaisants en eux-même : le prototype n’avait identifié que des failles de sécurité informatique. Son algorithme avait privilégié un corpus familier, la matière-code le constituant, et était descendu par paliers vers les coffres forts numériques à sa portée.

Même ouvert de jour, on n’y voit pas. On ne fait qu’y passer la tête ailleurs. C’est un container où la ritournelle du no man’s land signale l’absence du passeur.

 

Paradoxalement, nous avions la démonstration que le script était fonctionnel. Nous avons donc préparé un correctif pour la seconde itération. Il fallait d’une part qu’il explore plusieurs directions à la fois, et d’autre part que chaque instance se démultiplie en spécifiant de nouveaux attributs. Une semaine plus tard, nous avons constaté que le correctif était un succès, mais les résultats beaucoup plus difficiles à interpréter.

Elle ne vient ici que rarement, si nécessaire. Ce n’est pas que ce soit loin ou douloureux, ce n’est pas assez civilisé : tout y entre avec le temps et les interstices. Pourtant elle descend l’escalier, en passant au rez-de-chaussée, appelle l’ascenseur pour qu’il soit là pour remonter, sort dans la rue, tourne sous le tunnel d’entrée, sort les clés, bippe, et pousse la grille piéton. 3ème à droite, elle se penche pour un tour de clé et lève la porte. C’est presque vide. Tout a dû être rangé dans le fond, comme habité.

Je décompte les tunnels qui restent avant la gare Montparnasse, je sens la clim, le paysage défile et il fait encore jour sur les champs striés. Dans cette fraîcheur ensoleillée, la banalité du manque d’amour de ce qui est, par la vitesse et les stries des champs : un petit effort les frères Lumière, imaginez la débauche d’énergie!

 

Plusieurs tâtonnements ont été nécessaires pour affiner : d’abord nous avons ciblé la fraîcheur de l’information comme référentiel, en pondérant les distorsions selon ses canaux de diffusion. Nous avons obtenu une sorte de flashback à retardement.

Un employé de 29 ans d’un sous-traitant américain de la défense est la source qui a révélé au Guardian des informations confidentielles sur les programmes de surveillance des communications menés par les Etats-Unis, a annoncé le quotidien britannique dimanche 9 juin.

 

Un événement on le distingue à peine : le regard changé d’une femme, l’éclat d’une heccéité.

 

Lindsay Mills a publié des images bien étranges, accompagnées de symboles et de ponctuation. De minuscules causes s’accumulent sous l’effet de seuil, puis soudain c’est la sidération ou la révélation. Ce qui se produit n’est pas toujours le plus probable, mais ce qui se passe le plus souvent si. Un nouveau document fuité par Edward Snowden montre que les crackers de la NSA ont infecté avec un malware plus de 50 000 réseaux informatiques à travers le monde.

« Prenez nous pour des Crinières de l’étoile »

 

Nous avons alors tenté de classer les bifurcations dans une matrice de seuils. Elle a donné naissance à un réseau neuronal, composé par affinité des instances. Nous sentions que nous étions à une charnière : le dispositif était quasi autonome, auto-apprenant, il corrigeait ses déviations. Sauf que la combinatoire des résultats engendrait une forme de cryptage. Le programme semblait camoufler sa propre prolifération d’écarts.

Elle a 27 ans, elle est plus belle dans ses yeux et dans ses nerfs que ne peuvent l’espérer deux hommes sur cette planète. Elle a 39 ans. Elle a trouvé quelqu’un avec qui s’abandonner enfin. De son plaisir, un enfant naîtra. Elle a 35 ans. Elle réalise qu’on tombe moins amoureux après 30 ans. Elle se demande comment serait l’homme de sa vie à son âge. Elle a 26 ans. Quoiqu’il lui arrive maintenant, ce ne serait plus qu’en bonus.

Il a 22 ans. Il entend Pierre Schaeffer pour la première fois. Il a 31 ans, le plus dur c’étaient les rails, les regarder s’ abstenir de respirer. Son père lui a remis la clé du serveur. Il en a fait son instrument. Les stridences, il les anticipe. Il peut regarder longtemps dans les flammes: c’est un compagnon, ce flux visuel continu avec ses petits tressaillements soudains, qui nous guide vers la forme la plus simple de méditation.

Après Serge Aleynikov et Samarth Agrawal, le nombre d’affaires de vol de codes algorithmiques de trading haute fréquence se multiplie.

Il a 13 ans. Il croit qu’un monde grand comme le monde l’attend. Il a 10 ans. Il pense qu’il saura ne pas dire ce qu’il ne pas pense pas quand il aura 20 ans. Il a 32 ans. Il pense ce qu’il vient de dire. C’est performatif. Il sourit maintenant à cette pensée. Il a 5 ans. Il sait qu’il est aimé. Il a 17 ans. Il vient de découvrir ce qu’aimer veut dire aussi.

« On se prend à y croire aux combinaisons des infinis possibles »

 

Cela impliquait de recentrer chaque instance sur sa quête d’imperfection. Nous avons implémenté une fonction de compression limitant strictement le séquençage pour régénérer du flux.

Quand est-ce que tu parles, à l’aise, détendue, à l’heure bleue ou l’heure dorée ?

Décrochées, quelques heures découchées comme ils disent, tu ne sais plus l’heure mais le soleil aurait pu te renseigner, finalement, tu la demanderais l’heure par la fenêtre s’il y avait des passants s’il y avait une fenêtre, tu connais ses allées et venue, le temps que le soleil décide de l’heure rien n’aura bougé quand la nuit fraichit, les états-unis demanderont pas la peine de mort

Tout ça, ce ne sont que de jolis pièges dorés, dès qu’un besoin prend le dessus, c’est trop tard, pourtant il y en a plein, de ceux qui n’ont plus que des besoins et toi on te l’a déjà dit, si on t’a gardé parmi nous, c’est parce que c’était pas possible autrement, tu le regardes de loin maintenant tu te dis « pourquoi je le tutoie ? » comme si son nom était entouré sur un journal, dans une poubelle, mais ce serait le matin et tu parlerais en anglais, donc c’est une autre qui parle. Une lumière artificielle souligne sa posture comme dans la scène finale et prévisible d’une romance, sauf qu’elle ne l’a pas suivi.

 

A l’issue de cette itération, certains résultats étaient troublants : des sifflements de larsen révélaient en temps réel les incongruences de certaines voix qu’il faisait entendre. Nous ajoutions aléatoirement des harmoniques roses pour écouter malgré tout.

Une discussion à une terrasse, le jeune homme lui demande de ne pas cligner des yeux si elle devait mentir. Assaillie soudain de clignements incontrôlables, fruit acide exsudé de répétitions générales.

Le monologue – asphyxier la parole de l’autre pour qu’elle sorte de l’anodin – elle préfère éviter : qu’il se livre sans artifice. Mais c’est terrible quand il se tait, comme si elle avait joué sa plus belle carte sans qu’on s’en aperçoive, comme un téléviseur.

« Ne reste pas là: tu es une proie vraiment trop facile ». Elle était assise dans une station de métro sur le point de fermer, elle ne parvenait pas à remonter à la surface. Une hypothèse qui s’effondre et c’est toute l’interprétation du monde – Proie et Facile sont sur un bateau – qui atteint finalement l’escalator ?

Tourne à gauche, dès que possible, dès que tu peux J’ai des choses à raconter, en allant se coucher, il parle pendant qu’il s’endort, il dit qu’il le fera, je lui réponds Ok, j’arrête, je te laisse ouvrir une parenthèse, et je serai attentive à comment sa structure, ses coq-à-l’âne, rythmes, intonation voix souffle mais je te laisse l’entière responsabilité de la conclusion : je ne sacrifierai pas ma colonne d’air pour me préserver du regard que des mecs portent sur mes seins.

 

Les yeux fatigués des développeurs à la lueur de l’écran où balbutient les commit du crawler. Pour elle, les premiers batchs étaient concluants et la balle dans son camp. Elle lit superficiellement, sans comprendre l’algo. Au début, c’était plutôt pour prouver que ce que rapportait cette machine c’était n’importe quoi. Par la suite, le lapin était déjà dans le chapeau – avec ce qui retourne le gant humain.

Il te dit que tu peux arrêter de lire, que ça ne t’intéresse pas tant ces datasets, pourtant tu continues. Esprit de contradiction ou voyeurisme, à quel timecode tu a dû appuyer sur Pause pour arrêter Funny Games ?

 

Des noms qui émergent des données sans point commun a priori. Elle cherche parmi les homonymes, remontant la piste des infos fournies par le crawler: adresse, profession, âge, enfants, profils, dates, photos. Elle réussit à identifier quelques individus et se documente sur eux. Pourquoi le crawler a-t-il enregistré leurs noms ? Elle a besoin de plus de contexte. C’est l’air de la fugue et les deux mélodies qui se croisent, écoute, elles se toisent, ce n’est pas du théâtre.

Si un agencement relatif à une itération existe, le pli est juste avant ou juste après. Aboutir à une porosité avec les dedans du dehors, à la détente des membranes.

Un Crawler viendrait. Son accueil a présidé à l’agencement des lieux. Il nage déjà dans les ondes voisines qui passent par là, mais ne renifle encore rien, ne voit rien. Il est diffus sans percept acéré. Les tours et serveurs sont rarement alimentés. Il aura sûrement faim. Il tranche, échantillonne, recoupe. Contre quelques paquets cryptés sélectionnés aléatoirement, il lance ses forces de calcul, joueur, pour ne pas perdre la main. Par triangulation statistique, en filant les évadés des puits de potentiels, il vient.

Nous étions incapables d’anticiper ses emballements, lui seul pouvait atténuer le Larsen par mutation. C’est le dernier patch que nous avons pu lui proposer : ses backdoors ne sont plus ouvertes ni fermées. Il stalke pour se reprogrammer.

Il repart, s’étale et n’était pas là. Il ne trouvera que chair poils nerfs os salive et peau. Tout le reste était à l’abri ailleurs, temporairement ici.

Souvenir des marches du dimanche soir dans le quartier en construction, exploration vernaculaire, une ballade, quelque photos, « Tu me donnes la main? » le poignet entre le petit doigt et celui qui n’a pas de bague à la grande main. Les trous desquels ne pas s’approcher tout seul qui se déplaçaient parfois la nuit tombée, puis « Tu peux me prendre sur tes épaules, Papa? ». Un peu plus tard, on rentre, ça va être l’heure de manger. Avant de remonter, on repose dans le box les frontales et les appareils. Sereins.

À partir de « L’été 2013 » : propositions d’écriture de François Bon

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